"The letter" (William Wyler)

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Un coup de feu, un pigeon s’envole.

Un deuxième coup de feu : les chiens se réveillent. Les autres coups sont, avec les aboiements, un fond sonore  pour une chorégraphie surprenante. Des hommes à demi-vêtus se précipitent hors de leurs hamacs où ils dormaient par une nuit de pleine lune.


Esclaves d’une plantation de caoutchouc dans la Malaisie colonisée par les anglais dans les années 1920, ils sont les témoins du crime commis par la femme du patron, Leslie Crosbie. Bette Davis, souveraine, vient de tuer son amant.
C’est l’ouverture en noir, très noir, de The letter,  un mélodrame qui concerne en réalité une micro société britannique et hollandaise installée en Malaisie pour exploiter les plantations de caoutchouc et, par conséquent, les malais.


C'est un groupe  d’individus vêtus de blanc et qui supportent mal la chaleur de leur colonie. Ils supportent  mal aussi que l’une des leurs soit jugée comme criminelle. Si elle-même va mentir pour se sauver en faisant croire au viol et à la légitime défense, tous les autres sont de toute façon prêts à la défendre pour que n’éclate pas le scandale qui ferait  du blanc un vulgaire assassin aux yeux des indigènes. 

La relation dominant-dominé est ici des plus fortes bien que subtilement évoquée. Dans les années 1940, le spectateur occidental pouvait facilement s’identifier à ces individus qui semblent victimes d’un monde étrange, mystérieux, inquiétant : n’est-ce pas ainsi que l’on peut lire l’image lorsque les malais vont démontrer à leur tour  leur pouvoir de domination?

 Mais il ne faut pas se tromper : c’est bien de la décadence d’une société, de toute une civilisation qu’il s’agit. Ce sont des individus qui sont prêts à s’humilier, à renoncer à toute dignité pour maintenir leur  statut : Leslie Crosbie prend le prétexte du viol pour se défendre et sauver sa vie.  Elle a la culture des apparences et des mensonges que l’on cache, en brodant ou avec des amis autour d’une tasse de thé.
L’avocat, ami de la famille,  prend le risque  de suborner les témoins pour étouffer le scandale. Car la femme de l’amant tué, une indigène, détient la preuve de la culpabilité de Leslie : la lettre.


  Et Leslie s’agenouillera devant la femme indigène de son amant et la remerciera pour lui permettre de la récupérer. Cela coutera à son mari sa fortune épargnée. En se débarrassant de toute preuve de la culpabilité de la femme respectable d'un riche colon anglais et montrer ainsi à la société indigène qu'un homme blanc,  dépravé pour avoir osé s’unir à une des leurs,  est un violeur, cela mérite bien ce sacrifice.

Celui qui sort gagnant est le discret assistant de l'avocat,
intermédiaire malais qui organise la rencontre des deux femmes
... et empoche la commission.



Cependant, les critères de jugement ne sont pas les mêmes dans toutes les cultures: à la justice des blancs qui protègent une des leurs, répondra la loi du talion.

Le poignard brille à la lumière de la pleine lune...


The letter  est tiré de l'œuvre de W. Somerset Maugham "The Casuarina Tree" publiée en 1924 (parue en France en 1926 sous le titre  "Le sortilège  maltais"), un recueil de six nouvelles. Le film  correspond à la dernière de ces nouvelles "L'affaire Crosbie" et à sa transposition au théâtre sous le nom de "The letter" dont la première eut lieu à Londres en 1927. L'œuvre fut adaptée au cinéma en 1929 par Jean de Limur qui participa à la rédaction du scénario, avec Jeanne Eagels dans le rôle de Leslie Crosbie. L'actrice meurt après le tournage du film et nommée aux Oscars à titre posthume. Une version TV sera tournée en 1982 avec lee Remick.
Bette Davis interpréta avec Leslie Howard une autre œuvre de Somerset Maugham, Of Human Bondage ( L'emprise-John Cromwell-1934). 

Le metteur en scène William Wyler, comme Somerset Maugham, est nè en France. Avant The letter, il dirige Bette Davis dans Jezabel en 1938 et, plus tard, dans The little foxes (La vipère-1941).
Herbert Marshall tient le rôle de Crosbie, l'administrateur de la plantation,  mari de Leslie après avoir tenu le rôle de l'amant dans la version antérieure de 1929. Il retrouve Bette Davis dans The little foxes.  Mais il a aussi interprété à Somerset Maugham dans The razor's edge (Le fil du rasoir-Edmund Goulding-1946).  Dans ce Dossier, nous l'avons vu apparavant dans Envoyé Spécial de Hitchcock. 

James Stephenson  tient rôle de l'avocat de Leslie, Howard Joyce. Il réalise une interprétation remarquable qui lui vaut une nomination aux Oscars de même que Max Steiner pour la musique dont les violons sous la pleine lune de la première et la dernière séquence accentuent l'atmosphère dense de l'acte criminel.  De même aussi que Tony Gaudio dont la nomination pour la photographie est amplement justifiée. Gaudio a aussi travaillé avec Bette Davis et sait donc trouver les meilleurs angles et éclairages: The old maid (La vieille fille- Edmund goulding-1939) et Juarez (1939-William Dieterle). Il la retrouvera dans The great lie (La gran mentira-Le grand mensonge-Edmund Goulding-1941).